Les irradiés de l'Île Longue - Enquête sur un silence d'Etat

Eric Appéré

par Francois Branchon le 10/06/2026

Note: 9.0    

L'histoire du secret défense (SD) est ancienne en France, quasiment consubstancielle du pouvoir politique, alibi souvent bien commode pour passer ce qu'on veut sous silence, refuser de répondre aux questions légitimes, assumer ses responsabilités. Depuis le scandale de l'amiante, les essais nucléaires gaullistes au Sahara algérien, puis en Polynésie, le pouvoir français a toujours nié, refusé les enquêtes au nom du sacro-saint SD, et quand des délits ont fini par être prouvés et portés en justice, le pouvoir a systématiquement fait appel des décisions, histoire de faire trainer et misérablement miser sur des décès de victimes pour éviter les dommages et intérêts. Comment être fier de son pays... car rien ne change : le Chlordécone aux Antilles, les ravages des mines d'uranium et autres minerais rares en Afrique, les délits environnementaux quotidiens en France même...

"Les irradiés de l'Île Longue" qui parait chez Dargaud laisse pantois et jette un coup de projecteur sur un lieu de très haute technologie que l'on pensait à l'abri de tels errements.

Voici l'Île Longue en rade de Brest, joyau de l'armée française, la base de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) décidée là en 1965, quand De Gaulle a développé sa doctrine de dissuasion. Vous ne connaissez pas le coin ? Si, souvenez-vous : le récent show télévisé d'E. Macron aux images ultra-léchées pour annoncer la fabrication d'un cinquième sous-marin nucléaire lanceur d'engins où ne manquait que la musique de Wagner, c'était précisément là. 
On aurait pu penser qu'un lieu ultra-moderne aussi prestigieux qu'ultra-secret offrait à ceux - triés sur le volet - qui y bossent un cadre de travail lui-même irréprochable. Il n'est en effet pas anodin de transporter à la main chaque jour des têtes nucléaires, de les monter sur des fusées et charger ces dernières dans un sous-marin. Et bis repetita en sens inverse lorsque les longs cigares noirs reviennent de mission. Et pourtant...
Cette enquête passionnante et appelée à faire du bruit révèle qu'au contraire, l'Ile Longue serait une usine à cancers.
Avec pour seul équipement une paire de gants et un bleu de travail, ces ouvriers "ultra-spécialisés" ont tous bouffé des radiations, de 1972 (mise en service de la base) à 1996, année où les plaintes ont commencé à beaucoup trop tomber, rythmées en écho par des taux de cancers inquiétants. La suite fut hélas à l'image éternelle de l'Armée Française : dénégation persistante (les têtes nucléaires sont inofensives à manipuler), puis au fil des procès obligation de l'admettre, mais en contrant systématiquement les décisions de justice, faisant systématiquement appel, y compris quand les magistrats aggravaient leurs verdicts d'une décision rarissime et normalement sans appel de "Faute inexcusable de l'employeur".

Voici une enquête journalistique fouillée, documentée et précise, dont la transcription en BD avec ce graphisme un peu trop simple et pas très attrayant, manque peut-être de la raideur qui siérait à un tel sujet. Cependant les faits restent les faits. Et, depuis les irradiés nucléaires en Algérie, puis en Polynésie, le chlordécone aux Antilles, l'amiante en Ariège, le cadmium dans le Gard, le lithium dans l'Allier, l'Etat français ne change pas de disque : Circulez, rien à voir.