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Compilation
  Compilation - BOF The soul of a man
2004
Compilation d'Artistes
Un CD Legacy  / Sony-BMG 2004

WEB

Label Legacy
 
Compilation
BOF The soul of a man
par Francois Branchon le 28/02/2004

Note: 5.0    

Ce n'est pas à Wenders qu'on reprochera de négliger la musique, cinéaste aussi visuel qu'auditif. Adolescent avec l'adolescence de ce monde, modelé par l'explosion pop des années soixante, il a joué les parfaits marieurs de sons et d'images au long de ses road-movies noir et blanc (en couleurs il sera - mis à part pour "Paris Texas" - plus suiviste de mode) avec le bon goût du bon morceau au bon moment au bon endroit : un vieux Kinks au début de "Falsche Bewegung" quand Rüdiger Vogler se décide au départ, Canned Heat au pied du juke box de Wuppertal dans "Alice dans les villes", un vrai puzzle.

Apprenant que "The death of J.B. Lenoir" (la fabuleuse chanson de John Mayall de 1967 sur l'album "Crusade") avait déclenché l'amour de Wenders pour le blues, on se dit qu'on a décidément bien des points communs avec ce type et qu'une fois encore - ce n'était plus arrivé depuis longtemps - on allait le suivre les yeux fermés. Et on fonce au cinoche.

Malgré un ton un peu maniéré et quelquefois complaisant (se mettre en scène et parler de soi, ou pire "faire parler de soi à la troisième personne", est limite) le film est bon sur le plan documentaire : l'interprétation de Chris Thomas King en Blind Willie Johnson sur le perron en bois est magistrale, les séquences de Skip James dans les années trente (reconstituées) puis celles de son retour trente ans plus tard (vraies) - en mythe absolu - au festival de Newport 64 sont bouleversantes... Wenders atteint même l'excellence avec l'exhumation des incroyables films d'époque de deux étudiants nunuches norvégiens de Chicago qui invitaient sur J.B. Lenoir chez eux et se filmaient tous les trois sur le canapé en skaï du salon : hallucinant !!

Mais, sur le versant musical, le parti-pris d'inclure dans le film les prestations d'une douzaine d'artistes actuels, interprétant les chansons originales, sous prétexte de les pérenniser et de prouver leur intemporalité n'est pas judicieux. Et on fait franchement la gueule devant ce présent album, censé être la BO du film, où ne subsistent que trois misérables morceaux authentiques au profit du défilé des reprises, où il a à boire, à manger et à gerber.

"The soul of a man" par Blind Willie Johnson , "Crow Jane" par Skip James et "Alabama" par J.B. Lenoir sont les seuls originaux "sauvés". C'est pauvre. Et quelle faute de ne pas avoir choisi la plus hypnotique des chansons de Blind Willie Johnson, le fascinant "John the revelator", présenté deux fois dans le film (et si souvent bien reprise, de Frank Black à Son House, de Taj Mahal aux White Stripes, de Gov't Mule à Savoy Brown, de John Mellencamp à Dave Matthews...) ! John Mayall, le "révélateur" a droit à son hommage justifié avec "The death of J.B. Lenoir" (qui voyait les débuts de Mick Taylor).

Du bon avec Alvin Youngblood Hart ("Illinois blues" de Skip James), un surprenant Lou Reed blues (à l'honneur deux fois sur le disque, mais pourquoi reprendre le "See that my grave is kept clean" de Blind Lemon Jefferson ?), T Bone Burnett ("Don't dog your woman" de JBL), Bonnie Raitt ("Devil got my woman" de Skip James), Los Lobos ("Voodoo music" de JBL) et Garland Jeffreys qu'il est plaisant de revoir ("Washington DC hospital center blues" de Skip James, morceau que Skip composa après son opération du cancer, payée grâce aux droits du succès de "I'm so glad" par Cream).

Du moins bon avec Cassandra Wilson minaudant un "Slow down" duquel elle soustrait tout le poignant, devant un percussionniste prenant la pose à chaque "sublime caresse" de son instrument... bobo et grotesque.

Hors-sujet, Beck (nul à chier sur "I'm so glad" de Skip James, honteusement massacré), Nick Cave le pistonné, pitoyablement plié sur son piano ("I feel so good" de JBL), Shemekia Copeland, hurlant littéralement "God's word" de JBL (casse-pied), Jon Spencer Blues Explosion, quelconques et convenus ("Special rider blues" de Skip James)...

L'ambition commune de Wenders et Scorcese est de remettre à l'honneur les vieux bluesmen américains. Ce premier film remplit bien la mission. Il est dommage que le disque attenant n'en reflète que la partie la moins intéressante. Et s'il s'agissait de proposer des reprises, il en existe de nombreuses, de référence parfois, notamment par les groupes anglais du british blues boom.