Good morning Monsieur Edvard

Dimi Dero

par Jérôme Heff le 06/04/2003

Note: 10.0    

Alors que certains recyclent jusqu'à la nausée le son électro-pop des années 80, d'autres, dans l'obscurité des marges, continuent à défendre une autre idée du rock : romantique, ténébreux, électrique. Dans les caves, privées de lumière, fleurissent encore d'arrogantes mauvaises herbes. Bien que "Good morning Monsieur Edvard" soit son premier disque en solo, Dimi Dero, à la personnalité floue et insaisissable, semble avoir eu plusieurs vies : un temps journaliste dans les colonnes de Rock'n Folk, membre d'éphémères groupes de rock, invité sur les disques de Nikki Sudden ou Steve Shelley. Il s'inscrit dans une tradition de groupes au lyrisme affiché, ces amants maladifs qui déposaient des gerbes de fleurs vénéneuses aux pieds des eighties naissantes : Waterboys, Bauhaus, Only Ones... Dero a cette voix admirablement maîtrisée, étranglée, angoissée, qui transporte avec elle tous ses fantômes intimes dans une course pousuite avec la mort perdue d'avance. Il passe avec aisance du chant grave et cryptique au rugissement tendu, oppressé, mort de peur : il y a belle lurette qu'on n'avait entendu pareil chanteur, dans la lignée de Peter Perrett, ou de Tom Verlaine (Television). Dero n'est toutefois pas seul à la barre : une voix féminine, la mystérieuse Tallulah X, vient sur quelques titres sucer le peu de sang qu'il reste à notre homme, qui éructe et vomit de sombres visions. Multi-instrumentiste (guitare, batterie) et leader inspiré, Dero insuffle à ses compositions une certaine dose de théâtralité, de dandysme décadent, réminiscent d'un punk cramé et littéraire, parfaitement à l'aise dans son costard Bad Seeds ou Crime & The City Solution. "She doesn't even know my name" et "Kamilka, june 99" ouvrent le disque de manière imparable et laissent l'auditeur dépassé de tous côtés par les guitares pressées, épuisé par le chant incandescent et la touche pop qui rendent les chansons immédiatement addictives - et rappellent avec émotion le magnifique et inaugural "Lovers of today" des Only Ones. Impressionnant de maîtrise, Dero sait contenir les bourrasques électriques et les libérer au moment opportun : tension et explosion. Constamment sur le point de se consumer, dévoré par un feu noir ("Drawn aside"), Dimi Dero a sans cesse besoin de nouveau combustible : peu enclin à rester dans le registre du rock étriqué et élimé, piano et cuivres (saxophone, trompette) entraînent vers une orgie free ("Rumbling & mutism") descendant du terrible "Fun house" des Stooges. Matrice d'où sort aussi "Coal factory", wah-wah aigre et méchante sur un rock caverneux. Enregistré non loin de Toulouse (et de "Born to lose" de Johnny Thunders ?), le disque de Dero semble pourtant venir de bien plus loin. Un vent mauvais traverse les chansons, annonçant au loin un ciel noir et la tempête. Un vent froid venu de l'Est, qui a passé sur des villes de béton grises et humides, des zones industrielles. Dans le cauchemardesque et halluciné "Bonjour, Monsieur Edvard", uniquement soutenu par sa six cordes qu'il maltraite, Dero se fracasse sur son mur de Berlin personnel, et se réveille en hurlant : la guerre froide ne fait que commencer.

- She doesn't even know my name
- Kamilka, june 99
- Coal factory
- Drawn aside