From every sphere

Ed Harcourt

par Jérôme Heff le 21/02/2003

Note: 8.0    

Jusqu'à aujourd'hui, on ne savait pas sur quel pied danser avec Ed Harcourt. Après "Maplewood", premier Ep bricolé très attachant et prometteur, "Here be monsters" était en partie venu doucher notre enthousiasme. Heureusement, on y voit bien plus clair avec "From every sphere". On s'était pourtant juré d'être impartial avec ce jeune gars trop doué, trop belle gueule. Mais voilà, le premier titre "Bittersweet heart" frappe là où ça fait mal : devant ce refrain crève-cœur, cette mélancolie pop accrocheuse et chatoyante, on baisse la garde. Et cette fois, Ed Harcourt nous donne enfin les clés pour comprendre sa musique : le thème majeur du disque semble être l'adieu à l'enfance, période dorée mais aussi pleine d'effroi, quand on n'ose pas éteindre la lampe de chevet par peur du noir. Des croque-mitaines, des monstres sous le lit, les ombres inquiétantes sur les murs de la chambre : Harcourt fait son deuil en les évoquant dans des chansons aux ambiances variées, entre chien et loup ("Undertaker strut"), ou dans de poignantes berceuses ("Bleed a river deep", "Fireflies take flight") comme celles que l'on se chantait pour laisser venir le marchand de sable. Dans "Ghost writer", ambiance déglinguée : on est sur un train fantôme, conduit par un Tom Waits de fête foraine au son de l'orgue azimuté d'un Stevie Wonder qui aurait fondu les plombs. Puis le train débouche en pleine lumière, dans "The birds will sing for us" à la rythmique enlevée et pedal-steel. Le soleil déchire les nuages, mais l'optimisme est tempéré par un certain fatalisme ("we'll all die in the end"). Récemment, Harcourt a sorti en single "Still I dream of it", une reprise des Beach Boys. On pourrait lui suggérer "I just wasn't made for these times". Ed Harcourt, plus cabaret que garage, est en décalage, pas à sa place : il est souvent question d'échappées dans ce disque, comme si partir voulait aussi dire grandir. Justement, on jurerait que "Metaphorically yours" est une chute de "Pet sounds", hommage à peine déguisé et exécuté avec grâce, évoluant sur la fin en superproduction hollywoodienne. Comme pour Brian Wilson, on entend l'enfant à travers l'adulte. Pour se rassurer, pour retenir ce temps qui passe si vite, Harcourt a besoin d'un sourire, de toucher un visage, comme celui de "Sister Renée", autre repli vers l'enfance, mais douce, protectrice cette fois. Il arrive même par d'autres moyens à recréer la magie qui animait "Maplewood" : sur "Bleed a river deep", et "Jetsetter", dans laquelle Harcourt fait un autoportrait sincère. A la fin de la chanson, on tombe comme une mouche dans un petit bout de soul sucrée et fondante. Laissez de côté les qualificatifs faciles du type "le nouvel ange de la pop anglaise" : Ed Harcourt est juste un gars qui chante pour vous et moi, le cœur au bout des lèvres pour pouvoir mieux l'attraper et le poser sur le piano. Il a de la rage dans la voix, de la fougue juvénile, pour preuve l'épique "Watching the sun come up". Dans "Here be monsters", la production, trop lourde et uniforme, figeait de force un visage aux contours flous, car pas encore totalement adulte. Cette fois, chaque chanson est envisagée comme une entité à part entière avec des arrangements précis et variés. Cette intense application témoigne du respect envers l'auditeur, de l'envie palpable de servir au mieux les chansons, et de faire un bon disque qui ressemble fidèlement à son auteur. Puis doucement, on se fait entraîner là où on ne pensait jamais aller en telle compagnie. Quitte à ne pas être à sa place dans le présent, autant s'en soustraire complètement : le disque se termine avec "From every sphere", instant suspendu, qui nous laisse dérivant dans l'éther. Le retour sur terre est difficile. Ed Harcourt peut être fier de son disque.