On les aime ces perdants magnifiques qui ne marchent surtout pas droit au milieu du territoire balisé, qui se foutent des normes et assument leur propre univers, indifférents aux quolibets des bien-pensants (réécouter "La mauvaise réputation" de Brassens).
Marcel Bascoulard vit dans une cabine de camion au fond d'un casse dans la banlieue de Bourges, il arpente les rues de la ville et la dessine, au fusain, sous tous ses angles : maisons, boutiques, monuments, locomotives... En échange de dessins, le boucher, la photographe, la couturière et d'autres lui donnent de quoi vivre au quotidien, pour lui et ses compagnons, du papier, des livres, de la nourriture pour Bobby son chien et ses chats...).
Bascoulard se fout du bien-être matériel, son esprit est ailleurs, son bonheur est de lire, d'apprendre des langues, d'étudier l'Architecture, l'Histoire. Ainsi enrichi, il s'estime multi-millionnaire, comme il le dira à un pitoyable Stephane Collaro venu de Paris en voiture RTL pour interroger le "phénomène". Indifférent aux quolibets sur sa "puanteur", Bascoulard assume une vie bouleversée dès l'adolescence (père revenu ultra-violent des tranchées de 14-18, mère aimante qui avait compris son destin dans le dessin qui tuera le père et sera internée, laissant Marcel à la rue. Si puer en tenait beaucoup à l'écart, porter des robes déclenche d'autres réactions, plus masculinistes de petits fachos de passage. Marcel Bascoulard sera assassiné près de son camion en 1978 par un jeune voyou de passage. Depuis Bobby hurle.
Franz Duchazeau ("Lomax", "Les derniers jours de Robert Johnson") réussit là - comme à l'habitude - une oeuvre riche, passionnante, poignante parfois, sobre et belle. Dessinée au fusain en hommage à un Marcel Bascoulard, artiste même pas oublié mais juste jamais reconnu, la "société" berruyère n'ayant rien fait pour sa reconnaissance, de son vivant comme après sa mort. Ah si, la ville de Bourges s'est très récemment réveillée : une rue porte son nom et un buste vient d'y être installé. En 2026, les effluves qui faisaient changer de trottoir les biens pensants ont eu le temps de s'évaporer.