Aurora

Marquis

par Jérôme Heff le 09/03/2021

Note: 7.5    

Avec son retour sur scène en 2017, Marquis de Sade avait retrouvé une deuxième jeunesse, une raison d’être et de penser au futur du groupe formé à Rennes en 1977. Un nouveau disque studio, le troisième en quarante ans, était en chantier lorsque le chanteur Philippe Pascal s’est suicidé en septembre 2019. Pour citer Agnès Varda (à propos de son film "Le bonheur",1965), "la cruauté de la vie, c’est que chacun est unique mais remplaçable" : Frank Darcel (guitares), Eric Morinière (batteur) et Thierry Alexandre (bassiste) ont décidé de continuer en faisant appel à des compagnons de route anciens, ou nouveaux – le belge Simon Mahieu, avec lequel les membres historiques de Marquis de Sade considèrent former un nouveau groupe, d’où ce nom de Marquis.

"Aurora", en dehors de son titre un peu programmatique, est un disque aux coutures apparentes mais généreux. Les titres avec Simon Mahieu au chant régénèrent la sensibilité mitteleuropa vers laquelle inclinait la personnalité ombrageuse de Philippe Pascal ("European psycho", "Um immer jung zu bleiben", "Flags of utopia"). Un terrain franchement rock, raide et lourd que Simon investit avec énergie et sans complexes. Outre le français et l’anglais, on entend différentes langues continentales sur "Aurora" : allemand, flamand ("Glorie"), portugais avec Frank Darcel sur "A cidade escondida" qui la rapproche du groupe post-punk Wire quand leur bassiste Graham Lewis est au chant. Frank évoque une période de sa vie passée à Lisbonne, quand Marquis de Sade était en sommeil. Cet état de demi-veille est comme un voile qui descend sur "Zagreb", presque apaisée.
"Aurora" jette aussi un pont au-dessus de l’Atlantique, avec une forte connexion new-yorkaise fin seventies, période CGBG / no wave. Sur "Brand new world", chanté par la comédienne Marina Keltchewsky, James Chance fait couiner son saxophone et Ivan Julian (de Richard Hell & the Voidoids) sa guitare ; Richard Lloyd (Television) pose la sienne sur "Um immer jung zu bleiben". "Ocean", la reprise du Velvet Underground (souvent jouée sur scène), complète cette sensation de portrait chinois – de Marquis de Sade, de Philippe Pascal. C’est Dominic Sonic, disparu à l’été 2020, qui se charge de l’hommage...
Cependant "Ocean" et "Soulève l’horizon" (la voix de Dirk Polak, du groupe néerlandais Mecano, ressemble à s’y méprendre à celle d’Iggy Pop quand il croone) font traîner le disque en longueur.

A l’image des films expressionnistes allemands, dans lesquels Philippe Pascal puisait son inspiration, les contrastes sont très marqués. "Je n’écrirai plus si souvent" chantée par Etienne Daho, est un titre atmosphérique qui rend visibles au clair de lune les ombres du passé. Il fait suite à la presque diamétralement opposée "Holodomor", teigneuse, fracturée (on pourrait penser aux Pixies), portée par les visions fulgurantes et poétiques de Christian Dargelos qui fut le premier chanteur de Marquis de Sade. On retrouve dans cette pose grimaçante un peu de la sauvagerie littéraire du "Théâtre de la cruauté" ou de "Sardanapale" d’Antonin Artaud ; on mesure aussi ce que des groupes comme Noir Désir (jusqu’à "Dies Irae") doivent à Marquis de Sade.

Dans les veines de Marquis, un sang bleu continue de couler.



MARQUIS More fun before war (Clip 2020)



MARQUIS Holodomor (Audio seul)