Corpse flower

Mike Patton Jean-Claude Vannier

par Jérôme Heff le 11/04/2020

Note: 7.0    

"Corpse Flower" est la rencontre au sommet entre l’aîné Jean-Claude Vannier (auteur-compositeur, arrangeur au chevet de la chanson française depuis plus de cinquante ans) et Mike Patton (chanteur protéiforme depuis les années 80 avec Faith No More, Mr. Bungle, Fantômas… et de nombreux projets solo ou non, parfois très expérimentaux).

On pouvait craindre des assauts de politesse cérémonieuse : heureusement les deux trublions n’hésitent pas à tacher leurs impressionnants CV avec ce disque de sales gosses. De la chanson-rock en franglais, couturée, à la dégaine de films de série B de monstres et de gangsters, ainsi la reprise de "Browning" (Vannier cru 1976) évoque autant le réalisateur de "Freaks" (1932) ou "Dracula" (1931) que la marque de flingues.

Mike Patton, rompu à de nombreuses expériences parfois éloignées de son biotope ("Mondo cane" recueil de pop italienne sixties, 2011), avait déjà mis un pied dans la galaxie Gainsbourg en signant une reprise de "Ford Mustang" sur le disque "Great Jewish music : Serge Gainsbourg" (paru en 1997 chez Tzadik, le label de John Zorn). Il a maintenant l’occasion d’en être au centre en s'associant au compositeur-arrangeur de "Histoire de Melody Nelson" (1971).
Tous les marqueurs du "son Vannier-Gainsbourg" en chanson se mettent rapidement en place : ponctuations de cordes orientalisantes parfois dissonantes, des éléments amusants de musique concrète, la rythmique rock avec batterie mate et ce son de basse si caractéristique ("Hungry ghost") qui fait grimper au plafond depuis "Histoire de Melody Nelson".
Jean-Claude Vannier offre "Chansons d’amour" à Patton, une de ses chansons qu’il qualifie de "bis", un peu mal-aimées. Vannier trace les limites du terrain, Patton croone, cabotine, tourne comme un lion en cage. C’est quand il lâche la bride que le contact se fait le mieux :  le fracturé "Camion" (qui rechausse un peu les pneus de sa reprise de "Ford Mustang" en 1997) ou "Corpse flower", sur laquelle il débite un genre de menu de gargote ("andouillette", "filet mignon", "bourguignon") tel un loup de Tex Avery conspué par des filles qui lui hurlent des insultes ("mou du gland", "gros dégueulasse"…). Les titres les plus narratifs ("Browning", "Insolubles" ou "A schoolgirl’s day"...) sont aussi les plus anecdotiques, sans se départir de leur charme.

On a parfois l’impression d’assister à deux gamins qui jouent à qui fait pipi le plus loin ("On top of the world", "Cold sun warm beer", "Ballade C.3.3"). "Corpse flower" n’a pas une tête de chou mais plutôt celle du monstre de Frankenstein : des coutures apparentes, une sale gueule, mais un bon fond. Un cadavre exquis.




MIKE PATTON & JEAN-CLAUDE VANNIER "A schoolgirl's day" (Clip 2020)



MIKE PATTON & JEAN-CLAUDE VANNIER Corpse flower (Audio seul)