Collection The Tradition masters

Odetta

par Francois Branchon le 21/11/1999

Note: 9.0    
Morceaux qui Tuent
Santy Anno


Une formule célèbre affirme que si Woody Guthrie est le père de la musique folk américaine, Odetta en serait la mère, noire en l'occurrence. Odetta, pas un seul hit de toute sa longue carrière, et pourtant célèbre, sinon dans le monde entier, du moins en Amérique.

Née en Alabama en 1930 (un "paradis" pour les Noirs !), elle a grandi à Los Angeles, sa mère femme de ménage d’un théâtre, et si la ségrégation n’était pas celle du Sud, l’étudiante musicienne Odetta avait l’obligation d’aller s’asseoir aux derniers rangs (l’enclos "up South" du deuxième balcon) pour assister aux spectacles. Formée et destinée au chant classique, Odetta entend par hasard à 20 ans du “folk song” et y trouve un écho troublant à sa propre situation, à celle des noirs en général, raisons déterminantes pour changer de cap et, dès 1950 monter sur scène, guitare sèche en bandoulière. Mais elle devint aussi une artiste politiquement engagée, notamment en 1963, lors de la grande marche de Washington du 28 août pour les droits civiques, la marche de Selma contre les bombes du KKK dans les églises noires ou les manifestations contre l’élection comme gouverneur de l’Alabama de George Wallace, l'humaniste de sinistre mémoire (celui-là même qui enflamma son discours d’investiture par "segregation now ! segregation tomorrow ! segregation forever !").

Porte-parole des uns, messagère pour les autres, Odetta, et ses chansons, n’ont cessé d’être honorées (Clinton, dernier en date, l’a décorée de la Médaille des Arts en 1999). On n’écoute pas Odetta, on la ressent, tellement la voix est capable, à la manière d’une Billie Holiday dans un autre registre, de véhiculer d’expression. Sur des trames folk et chantés de sa voix ample et profonde de chanteuse classique, ses morceaux - essentiellement des traditionnels plus quelques compositions des Lomax père et fils - parlent d’esclavage, de travail et tradition noire oblige de foi (seule échappatoire historique vers le bonheur). Chacune est interprétée de manière personnelle, vécue, comme si chaque phrase lui ravivait la mémoire particulière d'une personne, d'une situation.

Les titres présentés ici sont l’intégralité de ses deux albums pour Tradition Records enregistrés en 1956 et 1957. Il faut du temps pour s’approprier Odetta, soulignée d'une seule guitare acoustique, ponctuée d'une contrebasse et la voix parfois quasi a capella, la tonalité peut au début paraître uniforme, mais le plaisir est au bout, tout au long des "Gallows tree" de Leadbelly (devenu "Gallows pole" par Led Zeppelin en 1968), "Lowlands", sa chanson la plus mélancolique sur la condition humiliante des Noirs ("Five dollars a day is white man's pay, Dollar and a half is black man's pay"), sans plainte mais tout en dignité, la comptine "Pretty Horses", "Timber" de Jerry White, "Midnight special", "Muleskinner blues" de Jimmy Rodgers, "Easy rider" de John et Alan Lomax (rien à voir avec le morceau de Roger McGuinn), "Bucked and scorn" un puissant gospel, le traditionnel "Shame and scandal" (le même repris en 1965 par Shawn Elliott sera un hit "pop" sous le titre "Shame and scandal in the family", traduit en France par Sacha Distel)...

Curiosité pour nous Français, en ouverture, le très beau et rare "Santy Anno", composé pour elle par les Lomax, version originale de notre fameux "Santiano", chanson grâce à laquelle le spécialiste en feu de camp et faux Dylan français Hugues Aufray s'est fait des couilles en or en 1965, sans jamais bien entendu se vanter qu'il s'agissait d'une adaptation, ni citer le nom de sa créatrice.


ODETTA Water boy (Live TV Usa 195?)