Livre
Biographie
 Wolfgang Flür - Kraftwerk - J'étais un robot
Allemagne 2005
livres Camion Blanc 2005

WEB

Editions Camion Blanc


SPIRALE

 Eloquence
 
Wolfgang Flür
Kraftwerk - J'étais un robot
par Francois Branchon le 09/07/2005

Note: 9.0    

"Kraftwerk - Ich war ein Roboter" est paru une première fois en 1999. Auto-biographie de Wolfgang Flür - alias Robot no4 - elle n'eut pas l'heur de plaire aux chefs Robots, qui échouèrent à la faire interdire. La réédition augmentée de 2005 est l'occasion d'une première parution en français.

Écarter le rideau pour jeter un œil dans les coulisses titille toujours la midinette qui dort en nous. S'agissant de Kraftwerk, groupe fougueusement adulé qui fascinait par son goût du secret et du mystère, on ouvre les yeux en grand. Et quand on apprend que le noyau originel fondateur - Ralf Hütter et Florian Schneider-Esleben - a fait des pieds et des mains devant les tribunaux allemands pour "atteinte à l'image et à l'intégrité", alors on dévore...

C'est en 1974, après trois albums expérimentaux ("Kraftwerk I", "Kraftwerk II", "Ralf & Florian") que la paire Hütter & Schneider décide de devenir populaire en démocratisant l'électronique, l'adaptant au format de la chanson pop. Elle recrute deux musiciens, Wolfgang Flür, batteur du groupe baba rock The Beathovens (sic) qui bricolait déjà avec eux en studio et le violoniste-guitariste Klaus Roeder, les assoit à l'arrière de la Mercedes et enfile la Mintropstrasse, l'autoroute urbaine de Düsseldorf. Basique et répétitif, le refrain de "Autobahn" - Wir fahr'n, fahr'n, fahr'n, auf der Autobahn - rafle la mise et fait le tour de la planète. Kraftwerk est devenu un groupe, il tourne partout dans le monde occidental, et ses meilleurs albums "Mensch Maschine" et "Trans-Europe-Express" à venir vont lui conférer un statut de musiciens quasi-mutants, reclus dans un monde secret et technologique, un vrai mythe que les concerts des années quatre-vingt magnifieront, quand le Kling Klang Studio tout entier sera installé sur les scènes, et les fameux robots imaginés pour jouer à leur place.

Le livre de Flür, écrit dans un style un peu fleur bleue retrace l'histoire de son engagement avec Kraftwerk, comme batteur à partir de 1974 jusqu'à son départ en 1986, chronologiquement et méticuleusement, et derrière l'air naïf de ne pas y toucher, il entreprend une démythification à grande échelle et une mise à nu de la réalité dont on comprend qu'elle ait dérangé "Ralf & Florian". Selon Flür, Kraftwerk groupe de 4 n'a jamais existé, mais fut toujours un 2 + 2. Deux sous-groupes qui se fréquentent peu, écart de classes sociales oblige, même en tournée, deux qui pensent, signent les morceaux et les contrats, deux autres - Karl Bartos et lui - qui exécutent, ne sont pas consultés sur les choix artistiques ou les tournées, pas concernés par les opérations promotionnelles à grand frais.

Flür raconte l'histoire, la petite - Wolfgang achète des chaussures à New York et se fait courser par la racaille du Bronx, Wolfgang reçoit la visite d'une pute dans sa douche d'hôtel à Miami, Wolfgang se fait rouler une pelle par Helmut Berger à Rome... - mais surtout la grande, instructive. L'idée de la chanson "Radio Aktivität" : le passage en boucle de "Autobahn" sur les radios américaines. "Das Model" (leur 2ème grand tube) : l'histoire vécue de Florian et Ralf jet setters friqués du Bagel, boite huppée de Düsseldorf. La fabrication des robots : une visite chez le vieux marionnettiste munichois de théâtre .......
Les deux têtes pensantes ne sont pas les génies techniciens qu'ils prétendent être, tous les instruments inventés, les premières batteries électroniques, les systèmes de connectiques, les boites plexi aux prénoms en néon, sont tous mis au point par Flür, bricoleur débrouillard, et c'est Peter Bollig un jeune fils de fermier (et fan d'Opel Manta !), qui tripatouille de l'électronique dans une grange qui concevra l'architecture électronique de la future scène de 1981. Le Kling Klang Studio mobile est né dans la paille et sent la bouse ! Voilà qui la fout mal du côté du Bagel !

Plus étonnant, Flür détaille toutes les collaborations refusées par le duo Hütter - Schneider : le cartooniste américain Heinz Edelmann ("Yellow submarine") pour œuvrer en commun, le metteur en scène italien Dario Argento ou Rainer Werner Fassbinder pour des bandes-son, Michael Jackson, et plus excitant, David Bowie, qui tenait à composer en commun, être leur chanteur et tourner ensemble (il reviendra souvent à la charge, pendant des mois, puis partira finalement s'installer à Berlin avec Brian Eno). Le duo resta sourd à tout.

Plus étrange encore, l'abandon en 1982 de toute recherche musicale pour la passion soudaine et dévorante du vélo. De ce moment datent les dissensions les plus graves, quand Ralf Hütter voudra l'imposer aux autres (Florian suivra) et passera dès lors le plus clair de son temps, y compris en studio, à compulser les catalogues de dérailleurs. "Tour de France" en 1983 sera le rejeton de cette frénésie. Ralf se constituera même une équipe, et partira grimper les cols français, cessant pour cette raison de faire tourner Kraftwerk.

Flür quitte le groupe en 1986 à la suite de la sortie de l'album "Electric cafe", sur lequel il est crédité, son visage robotique figure sur la pochette, mais le sampler l'a en partie remplacé. Le refus de Ralf Hütter de tourner - seule rémunération pour lui et Bartos - scelle le divorce. Il monte le groupe Yamo, et retrouvera plus tard Bartos.

Alors trop manichéen Wolfgang Flür ? Kraftwerk n'a jamais été à l'abri des paradoxes et des clins d'œil : une allure glacée mais furieusement dansant sur scène, des pochettes au réalisme soviétique voire nazi mais forcément ironique (et gonflé de la part d'Allemands). Flür a consacré quinze années à Kraftwerk, mais le sensible Wolfgang n'était pas fait pour les guerres d'ego. Il ne leur en veut même pas d'avoir dû, comme l'autre batteur Karl Bartos, dormir au Formule 1 quand les deux autres séjournaient dans des palaces. Ce qu'il voulait lui c'était créer, jouer, tourner. Il reste curieux de constater le parallélisme entre la dégradation décrite par Flür du climat au sein de Kraftwerk et le tarissement créatif du groupe, dont la production se résume depuis 15 ans à un inutile album de remixes ("The mix" en 1991), le morceau "Expo 2000" (une commande de la République Fédérale à 500.000 Marks qui leur vaudra pas mal de critiques) et le double live "Minimum - maximum" de ce mois-ci.

Et à la lecture, il semblerait que le second degré et la distance cache aussi de l'autoritarisme et pas mal de cynisme chez les chefs robots, une tendance à faire disparaître les traces de ceux dont ils se sont servis. Le témoignage de Christa Fast, veuve de Konrad (Conny) Plank, l'accoucheur du son Kraftwerk et producteur des quatre premiers albums est édifiant (son travail - central - sur "Autobahn" fut renié pour refus de partage du pactole). Quant à Flür et Bartos, leurs noms ont disparu des rééditions des albums "Autobahn", "Radio-Aktivität", "Mensch Maschine", "Trans-Europe-Express", "Computer Welt" et "Electric cafe".