Transience of life

Elysian Fields

par Jérôme Heff le 31/08/2020

Note: 10.0    

Pour leur dixième disque, le groupe new-yorkais centré autour du couple Jennifer Charles (chant) et Oren Bloedow (guitares) est allé puiser l’inspiration dans un roman chinois du 18e siècle, "Le rêve dans le pavillon rouge" de  Cao Xueqin. Il se révèle être le parfait véhicule pour convoyer le style d'Elysian Fields - mystérieux, obsédant, et lascif.

Charles et Bloedow ont une âme de  guerriers : il en faut de l’abnégation pour créer depuis vingt-cinq ans dans un contexte parfois hostile. Dans l’Amérique de Donald Trump, rendre hommage à de la beauté venue d’Orient, c’est quelque part se battre contre le mensonge, la bêtise et la laideur. Artistes cosmopolites, il ont aussi publié deux formidables disques revisitant la musique sépharade sous le nom La Mar Enfortuna. On ajoutera la modestie à ces nombreuses qualités : à deux exceptions près, les textes de "Transience of life" sont crédités à Cao Xueqin – un geste d’une cinglante intelligence dans le contexte des relations sino-américaines ou des débats rageurs sur l’appropriation culturelle. Jennifer Charles les fait siens, agissant comme un médium.

La notion de rêve ne peut qu’entrer en résonance avec l’univers du duo – on se rappelle la mise en musique du poème d’Edgar Allan Poe "Dream within a dream" (sur "Queen of the meadow", 2001). On aime l’état dans lequel peut nous mettre leur musique : "Transience of life" donne la sensation d’être dans la peau de Robert de Niro dans "Il était une fois en Amérique" de Sergio Leone (1984), allongé sur une paillasse dans une fumerie d’opium, parcourant en esprit le temps passé.
Effet immédiat : cela ne prend qu’une minute après le début de "Prologue to a dream of red mansions" pour passer de l’autre côté du miroir. Oren Bloedow réalise des prouesses d’arrangements, trouvant l’équilibre parfait entre instruments acoustiques, électriques et électroniques ("Vain longing", "Indifference of heaven"). Il adopte les progressions harmoniques de la musique asiatique comme une seconde nature, le tout étant dosé comme un parfum subtil plutôt qu’un encens épais. C’est un véritable écrin dans lequel Jennifer Charles incarne le spectre le plus charnel qui soit, Oren donnant des coups de griffe avec ses guitares pour en lacérer les tentures épaisses, rouges – couleur du luxe et du bonheur dans le roman de Xueqin. L’histoire d’amour du "Rêve dans le pavillon rouge" avance vers sa fatale conclusion grâce à une construction implacable.

Un psychédélisme ouaté infuse le premier tiers du disque, que ce soit dans des mid-tempos souples ("Transience of life"), ou le bijou "Spurned by the world" (un espace dans lequel résonnent la voix, des accords profonds de guitare électrique, quelques pulsations rythmiques et des violons aux cordes pincées). Le décalage apporté par des sonorités et instruments orientaux (le piri, genre de flûte coréenne, joué par Gamin Kang) dresse un arrière-plan raffiné sur "Separation from dear ones", qui culmine dans un bref orage instrumental figurant l’arrachement brutal dont est victime l’héroïne du roman à son milieu social.
"An outsider undeserving of love", "Sorrow amidst joy" et "A life misspent" passent graduellement des menaces à leur exécution. Les guitares sont de plus en plus lourdes et saturées, se rapprochant des racines les plus rock du groupe, tout en maîtrisant la pesanteur du rythme pour préparer au dénouement tragique qui va atteindre des sommets d’émotion.
"Indifference of heaven" est une reprise de Warren Zevon, travaillée avec une précision et une sensibilité qui laissent admiratifs. Elle met en condition pour l’épilogue "The birds scatter to the woods", essentiellement piano-voix, qui ferait presque entrevoir avec sérénité la fin de toutes choses.

"Transience of life" est le disque le plus abouti d’un groupe qui, dans la petite aristocratie rock, a depuis longtemps gagné ses titres de noblesse.



ELYSIAN FIELDS An outsider undeserving of love (Clip 2020)