Station to station (50th anniversary edition)

David Bowie

par Francois Branchon le 30/01/2026

Note: 8.5    

Le génie et la carrière de David Bowie ne se définissent pas seulement par les genres qu'il explore à un moment donné, mais aussi par le lieu où il se trouve à ce moment-là sur la planète. Le Londres glamour du début seventies en berceau de "Ziggy Stardust", les rues de Philadelphie puant la soul en matrice de "Young Americans" et le Los Angeles aux bas-fonds mal-famés pour en 1976 ce "Station to Station" et son Thin White Duke. Ensuite, Bowie filera à Berlin pour accoucher de sa fulgurante trilogie sous régime yaourts-cocaïne.

Le Thin White Duke était une extension de Thomas Newton, un personnage extraterrestre incarné par David Bowie dans "The man who fell to Earth", le classique de science-fiction de Nicolas Roeg ("L'Homme qui venait d'ailleurs" en VF). En surface, cheveux blonds lissés, tenues de cabaret bien loin de Yamamoto et ses costumes trois pièces. En grattant un peu, le personnage dégage une aura plus sombre. Déjà accro à la coke Bowie atteint parfois ces années-là des sommets de paranoïa ("Adolf Hitler était l'une des premières rock stars" !!...). Son goût pour l'occultisme est intense et sa mémoire s'efface (à la sortie de "Station to station" il déclare n'avoir plus aucun souvenir de l'enregistrement). Cette période fut sans aucun doute une des plus sombres de sa vie. Lucide, il déclara que Los Angeles "devrait être rayée de la surface de la Terre".

Cette vie tumultueuse et souvent noire accouche indéniablement de tranches de génie. 
L'obsédant *Station to station*, le morceau-titre de dix minutes, est un des plus audacieux de Bowie, et il n'est pas sans rappeler les plus aventureux groupes de rock allemand de la période (Can, Neu, Ash Ra Tempel...), témoignant d'une admiration nouvelle pour le krautrock
Le Thin White Duke y émerge d'un déluge de bruits industriels et du grondement d'une locomotive à vapeur à l'ancienne qui fait penser à "Mr Norris changes trains" de Christopher Isherwood en route pour Berlin (tiens tiens), et puis une atmosphère bien plus étrange s'installe, des notes clip-clop de piano, la guitare d'Earl Slick tout en feedback, une créature qui crache des paroles énigmatiques faisant référence à "La tempête" de Shakespeare, à Kether et Malkuth (de l'Arbre de vie kabbalistique) et à l'occultiste anglais Aleister Crowley. Bref du lourd ! Et la voix de Bowie émerge, tout en douceur paradoxale, soyeuse, implorante, presque théâtrale. Et on est emporté. DB est un génie.

Ce qui suit, "Golden years" est l'un des plus beaux morceaux grand public de Bowie, une ballade soul-funk au charme universel, mais plus étrange qu'il n'y parait. Elle s'annonce comme une chanson d'amour, mais de quoi parle-t-elle réellement ? Le texte est opaque, impénétrable, tout en surfaces miroitantes et en ambiances changeantes. Encore une fois, ce débit incessant, presque proto-rap, énumérant des choses à faire, oscillant entre positivité agressive ("Don't let me hear you say life's taking you nowhere") et paranoïa fragile ("run for the shadows…"), un pur délire de coke, chevauchant le groove au-dessus d'espaces sombres et vides… "nothing's gonna touch ya, move through the city, stay on top, all night long".

Après ces monuments, Bowie propose "Word on a wing", ou la recherche d'une rédemption dans la religion (il portait alors parait-il un crucifix en argent au cou pour éloigner les forces maléfiques), la très perchée "TVC 15" dédié à son dope mate Iggy Pop dont le téléviseur - la fameuse TVC one five - aurait englouti sa petite amies, tout ça sur fond de fusion doo-wop/new wave, "Stay" du Bowie classique pur soul version "Young Americans" et enfin une curieuse reprise de la romantique "Wild is the wind" de Dimitri Tiomkin et Ned Washington (chantée par Johnny Mathis pour le film du même nom en 1957), popularisée plus tard en 66 par Nina Simone.

Deux immenses morceaux, quatre autres plus moyens, "Station to station" sera une des plus grosses ventes de Bowie dans le monde.


DAVID BOWIE Station to station (Isolar Tour 1976)



DAVID BOWIE Golden years (Video officielle 1976)